Cinéma – Hana-Bi : le chef d’oeuvre de Takeshi Kitano – 1997, Japon

Parce qu’il n’y a pas que l’Europe dans le monde. Et que le Japon produit parfois de très bons films. Nous parlerons ici de Hana-Bi, le chef d’oeuvre indémodable de Takeshi Kitano

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Quand on rencontre Takeshi Kitano, on a l’impression de se retrouver dans un de ses films de yakuzas. Autour de lui, une escouade de jeunes hommes en costumes Yamamoto, entre assistants et gardes du corps, qui vous escortent dans la suite de Kitano, 70 ans, probablement un des plus grands cinéastes japonais en activité, auteur d’au moins un chef-d’œuvre, Hana-bi (1997).

Tout de noir vêtu, costard impeccable, Kitano ressemble à un de ses personnages de yakuza dément, capable de trucider un rival avec un cutter ou d’un coup plutôt agile de baguettes dans l’œil.

On parle de ce film dans ce live avec Maurice Gendre :

Pourtant, Takeshi Kitano s’agite comme un môme. Il vous observe du coin de l’œil, attend que la traductrice ait terminé d’expliciter ses propos et rit nerveusement des énormités qu’il raconte. Une partie de son visage a gardé les séquelles d’un terrible accident de moto vécu en 1994 et son œil cligne sporadiquement. « J’étais saoul, j’étais devenu fou. J’ai foncé et je ne sais pas ce qui s’est passé. J’ai eu la tête broyée. Je suis seulement heureux d’être resté en vie : deux mois d’hôpital et la gueule de travers pour toujours… » Tentative de suicide, accident en rentrant de chez sa maîtresse, ébriété sans raison ? La version de Kitano change selon les années, les interviews, les humeurs…

Deux ans plus tard, il écrit, interprète, produit, monte et met en scène Hana-bi : « Hana-bi est un condensé de crises antérieures et de problèmes personnels. Avant mon accident, j’étais un homme piégé, tant dans ma vie privée que dans le travail. Ce film m’a permis de faire face et trouver les moyens d’apprivoiser mes angoisses. Jusque-là, je me battais contre tout ce que j’avais fait. Je savais bien qu’au fond de moi, quelque chose était cassé. » Il écrit un scénario épuré où il exorcise les démons qui l’habitent depuis des années, laisse parler ses sentiments et tente d’accepter la fatalité de la mort. Son personnage, l’inspecteur Nishi, est un mort en sursis. Sa femme est en train de mourir d’un cancer, un de ses collègues se retrouve en fauteuil roulant et un autre décède à la suite d’une chasse à l’homme sanglante. Dans une révolte existentielle, Nishi va se compromettre avec des yakuzas, rectifier quelques nuisibles et braquer une banque pour offrir à sa femme une ultime virée amoureuse.

Kitano navigue sans arrêt entre le burlesque et le tragique

Si dans le film, Kitano, l’acteur, ne parle pas beaucoup (son rôle est quasiment muet), sur le plateau, Kitano le réalisateur est beaucoup plus volubile. Il chambre acteurs et techniciens, se gondole quand il regarde les scènes, même les plus dramatiques, donne de minuscules feuilles de carnet avec deux indications en guise de scénario à des comédiens, se marre quand il est recouvert de sang après une cascade… Pour son septième film, Kitano a pu engager son équipe technique habituelle qui lui est dévouée corps et âme, mais son directeur de la photo, Katsumi Yanagijima, n’a pu se libérer. Kitano va donc donner sa chance à l’assistant de celui-ci, Hideo Yamamoto. Afin de lui laisser plus d’amplitude d’expression, Kitano décide de ne pas lui demander de travailler comme Yanagijima. D’où des prises de vue plus mobiles et un travail très personnel sur la lumière, la couleur. En post-production, Kitano s’enferme dans la salle de montage pendant plusieurs mois et monte son film pas moins de quatorze fois, faisant du montage elliptique sa marque de fabrique ultra-reconnaissable.

Avec Hana-bi, film d’une beauté sidérante, le cinéaste se permet d’expérimenter comme jamais. Décalées dans le temps, plusieurs histoires sont emboîtées les unes dans les autres et le spectateur doit raccorder cette narration en forme de puzzle. La mort hante le film et Kitano alterne contemplation et explosion de violence, lyrisme et abstraction, calme plat et bavardages incongrus, sans oublier des gags burlesques qui évoquent Jacques Tati. Entre deux fusillades, Kitano filme la mer, les nuages, un regard qui s’éteint, un cerf-volant porté par le vent… Et surtout, il cadre plein pot ses peintures bariolées de chiens-tournesol ou de chauve-souris à tête d’orchidée. L’envoûtement est maximal et Hana-Bi se transforme en mélo poétique, en un objet figuratif d’une beauté indéniable, avec une mise en scène à la perfection géométrique. Septième réalisation de Kitano, Hana-bi reçoit une dizaine de prix dans le monde et le Lion d’or du prestigieux festival de Venise. « C’est la consécration. Mais ça ne me fait finalement ni chaud ni froid ! »

Un touche-à-tout de génie

Grâce à Hana-bi, Takeshi Kitano va être enfin reconnu comme metteur en scène dans l’archipel. Car pour les Japonais, Kitano est une vedette de la télé, un bouffon irrévérencieux, adepte d’un humour régressif et pétomane, mix improbable entre Coluche, Hanouna et Lagaf. Élevé dans un quartier pauvre au milieu des yakuzas, Kitano commence sa carrière dans les cabarets et fonde le duo comique The Two Beats, où il improvise un humour grinçant, méchant, parodique, avant de devenir une vedette de la télé en 1976. Sur le petit écran, le clown déconnant transforme ses émissions en performances et peut se déguiser en souris, en homard, balancer des morceaux de viande sur des figurants hystériques, faire voir son sexe (ça lui est arrivé plusieurs fois), gifler des chanteurs à la mode ou insulter des politiques vêtu d’une seule couche-culotte.

Roi de la télé, il enquille jusqu’à six émissions hebdomadaires (comiques bien sûr, mais aussi culinaires, des Intervilles locaux, des émissions scientifiques…). Touche-à-tout de génie, voyou et prince, il est également acteur, romancier (à son actif une cinquantaine de livres), peintre, éditorialiste, photographe, créateur d’un magazine, DJ, chanteur, auteur de BD, boxeur, danseur de claquettes… Et accessoirement, un génie du cinéma qui rêve de triompher à Cannes pour recevoir une Palme en slip !

Vingt ans après sa sortie en salle, le distributeur La Rabbia ressort Hana-bi dans une sublime version restaurée, avec deux autres œuvres passionnantes de Kitano, Kids return (1996) et L’Été de Kikujiro (1999). Depuis, Kitano a multiplié les apparitions dans les films des autres (récemment Ghost in the Shell où il incarnait le supérieur hiérarchique du cyborg Scarlett Johansson), les productions (notamment les films du Chinois Jia Zhangke), les réalisations (des films comiques, bizarres, des films de samouraïs, de yakuzas…), mais il n’a jamais retrouvé la grâce et le génie d’Hana-bi.

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