Le progressisme doit rimer avec la droite, le conservatisme avec la gauche

Le suicide de l’Occident a été diagnostiqué à maintes reprises déjà. La lecture nietzschéenne de notre civilisation en tant que « civilisation du nihilisme » tient toujours. Pourtant, l’accélération du déclin et l’absence de sursaut durable méritent d’être examinés sous un angle nouveau. Il ne s’agit pas d’expliquer comment une civilisation donnée peut s’engager sur la voie de l’autodestruction – démographique (baisse du taux de natalité), identitaire (multiculturalisme et immigration de masse), intellectuelle (relativisme) – mais, plus généralement, d’expliquer le processus pouvant conduire un groupe d’organismes suffisamment vaste pour former une civilisation ou une espèce à souhaiter sa propre disparition.

Le moteur de l’évolution idéologique et morale correspond à la lutte entre un principe de vie et un principe de mort. Si ce dernier vient à triompher, la mort – de l’organisme ou du groupe – s’ensuit rapidement. Ces deux principes entrent en conflit à trois niveaux : celui de la conscience évoluée (qu’elle que soit sa forme), celui de l’espèce humaine, et celui de chaque être humain. Au niveau de la conscience, le principe de mort se manifeste comme volonté de nier, d’altérer et de pacifier les lois « fascistes » de notre univers (évolution selon la sélection naturelle, nécessité de consommer de l’énergie ou de la matière, etc). Au niveau de notre espèce, cela peut prendre la forme d’une mauvaise conscience d’être au sommet de la chaîne alimentaire, jusqu’à l’antispécisme. Au niveau individuel, cela se manifeste par la haine de soi et le ressentiment envers les forts.

Ces principes concernent l’ensemble du monde vivant : chaque organisme se positionne quelque part entre ces deux extrêmes. Ils sont schématiquement incarnés par deux « partis » (recouvrant des groupes sociaux, des classes sociales ou des organisations politiques) qui s’affrontent à travers l’histoire – plus ou moins directement et consciemment. Le « parti de la mort » (ou les « prêcheurs de mort » selon l’expression de Nietzsche) correspond aux forces sociales œuvrant à l’avènement de l’égalitarisme, du relativisme et de l’amour des ennemis. Le « parti de la vie » correspond aux forces sociales qui visent le dépassement de soi, l’élitisme et l’esthétique.

En Occident, si le principe de mort gagne du terrain, c’est qu’un des attributs du « principe de vie » – la volonté de progrès – a commencé à être identifié – à tort – comme faisant partie du « principe de mort ». L’esprit aventureux, l’imagination, l’originalité, la soif de nouveauté et la volonté d’expérimenter sont autant d’attributs de la droite qui ont basculé à gauche.

La « parti de la mort », physiologiquement maladif, a grâce à ce basculement, bénéficié d’un formidable transfert d’énergie – attirant la partie ambitieuse et diplômée de la jeunesse – au détriment du « parti de la vie », ossifié dans un conservatisme sénescent. Valorisant le progrès, les esprits aventureux sont attirés par les seuls partis qui proposent des programmes visionnaires et volontaristes. Aussi, la gauche bénéficie-t-elle du monopole de l’utopie – l’idéal d’un « homme nouveau » et d’une « société nouvelle ».

Vers l'infini et au-delà !
La droite saura-t-elle se réinventer ?

La maladie de l’Occident est plus maligne que ne le suggèrent la plupart des diagnostics. Chaque civilisation est traversée par le heurt de ces deux principes. En Occident, au moins jusqu’au triomphe du christianisme au quatrième siècle, la dualité progrès / conservation correspondait à la dualité vitalité / maladie. Le christianisme a toutefois tari la volonté de progrès (de dépassement de soi) des forts, et attisé la soif progressiste des faibles et des malades. Plus précisément, avec la christianisation des élites romaines, le parti de la vie s’est trouvé amputé d’une partie de sa force et placé dans la posture du défenseur d’un attribut du principe de mort – le désir de conservation. Inversement, le parti de la mort a arraché au principe de vie un attribut décisif : le désir de mouvement qui, dans sa bouche, sera rebaptisé « progressisme ». Un élan vers la mort, mais un élan tout de même.

À une époque où la volonté de dépassement était encore identifiée au « parti de la vie », la notion de progrès était radicalement différente de ce qu’elle allait devenir. Le dépassement de soi était alors compris comme un effort permanent, individuel et conscient, plutôt que comme un progrès inéluctable et transcatégoriel tel que conceptualisé par les Lumières. Là est la force de la gauche : elle a su donner une solide base théorique à la volonté de dépassement, en promettant le paradis terrestre aux souffreteux. Ce renforcement théorique s’est fait au prix d’une altération de l’idéal du progrès : par progrès, la gauche désigne les avancées scientifiques, technologiques et économiques – ce qui est heureux – mais également l’affaiblissement constant du caractère – qualifié d’ “adoucissement des mœurs”, de comportement “bienveillant”.

Ainsi, la maladie de l’Occident prend la forme d’une tragédie : non seulement le parti de la vie a-t-il perdu sa principale source de vitalité – la volonté de dépassement et de changer l’homme – mais il la considère désormais comme un principe hostile. L’Occident meurt parce que le parti de la vie, convaincu de lutter contre la décadence morale, mène la guerre à une des dimensions fondamentales de l’existence : la volonté de progrès. Inversement, le parti de la mort détient l’arme idéologique la plus efficace qui soit : la force du mouvement, du changement, de l’utopie.

Si la droite échoue à réintégrer sa dimension progressiste, elle ne sortira jamais de sa fonction de vulgaire retardateur de la révolution gauchiste perpétuelle.


Un texte de Romain d’Aspremont, auteur de Penser l’Homme nouveau : pourquoi la droite perd la bataille des idées.

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