Au crédit du suicide – par Claude Marion, écrivain sans limite, chroniqueur de la France post-moderne

Une fantaisie noire et cynique de Claude Marion. Je n’aime pas le fond (l’éloge, même humoristique, du suicide) mais j’aime la liberté artistique de l’auteur. Un ouvrage de Claude Marion est paru chez moi, d’ailleurs, vous le trouverez ici

Au crédit du suicide, par Claude Marion

Le suicide donne à n’importe quelle existence hasardeuse le poids d’un destin.

La vie d’un suicidé fascinera toujours plus que la vie d’un accidenté, comme de cancéreux ou de vieillards qui auront trop tiré sur la corde.

Elément qui peut paraître paradoxal à un esprit superficiel : le suicide part d’une affirmation excessive de la vie. Le futur suicidé s’en est fait une trop haute idée ; puis il a graduellement pris conscience du fait qu’il lui était impossible de la changer ; il a renoncé à cette tâche puérile.

Le suicide est snob. On apprécie peu l’ambiance, on se retire de la soirée.

Le suicide transforme bien souvent le talent en génie, il confère une plus-value non négligeable à l’œuvre d’art.

Le suicide est éthique. S’en prendre à soi-même peut éviter bien des fois de s’en prendre aux autres.

Se suicider est un peu comme poser un lapin à une jolie jeune femme. Sur le chemin du rendez-vous, un éclair de lucidité vient nous rappeler que passés les premiers jours d’ivresse, cette relation finira comme toute les autres engluée dans le prosaïsme, voir le cassage de vaisselle ; on fait demi-tour.

Quand on connaît bien les hommes, ne pas se suicider relève de la mauvaise foi. Quand on connaît bien les femmes, de l’aveuglement.

Je ne sais pas ce qu’il y a de plus égoïste : se suicider, comme le pense le sens commun, ou empêcher quelqu’un de disposer librement de sa vie, comme je le pense.

Le suicidé pouvant rarement se défendre, il est plus malhonnête de le juger qu’un vivant. Il a toujours, quelque part, le bénéfice du doute en sa faveur.

Le plus grand morceau de musique de l’Histoire, le Requiem de Mozart, est inachevé. A méditer…

Pour un homme de foi, le suicide peut-être un « saut dans Dieu » – la preuve d’une absence de douteen son existence. Pour un incroyant acharné, le suicide fait figure de démonstration : la vie ne comporte aucune finalité, elle est absurde : pourquoi alors tout ce sentimentalisme lorsqu’il est question de la perdre ?

« Le véritable acte philosophique est le suicide ; tel est le commencement réel de toute philosophie le but de toutes les aspirations du disciple en philosophie, cet acte seul répond à toutes les conditions et à tous les caractères de l’action transcendante. » Si c’est Novalis qui le dit…

En cas de conflit conjugaux, familiaux ou amicaux, le suicide est une bonne façon de prendre définitivement la main en pourrissant l’autre de culpabilité.

Un mort étant rarement tenu de rembourser ses dettes, le suicide est aussi une bonne façon de vivre au-dessus de ses moyens un sacré bout de temps.

A ceux qui soutiennent que le suicide (le vôtre par exemple) relèverait de la lâcheté, exigez donc qu’ils se suicident devant vous, sur le champ !

Le suicide est un moyen – le seul – de parvenir ironiquement à réaliser le plus grand rêve de l’humanité : la jeunesse éternelle.

Qualitativement, et avec du recul, la vie des suicidés se révèle quasiment toujours supérieure à celles des non-suicidés ; elle est en effet rarement défigurée par la vieillesse et la démence.

Le futur suicidé ne manque jamais d’humour. Combien de nuits à s’imaginer, hilare, toutes les fausses raisons à l’origine de son suicide que ses amis s’imagineront (surtout s’il ne laisse pas de mot) !

Le suicide est élitiste ; on imagine mal le jeune Werther garçon coiffeur.

Pour les philosophes ratés, ceux qui n’ont su poser la bonne question durant leur vie, leur suicide aura été l’occasion d’y répondre.

Un suicide excuse plus efficacement la minceur d’une œuvre poétique qu’une trop large propension à faire la noce.

Le suicide permet de mourir en bonne santé.

Le suicide est plus économique que l’achat sur trente ans d’un pavillon de banlieue.

Le suicide est une bonne façon de ne pas voir vieillir sa femme et donc : de la faire souffrir en la trompant avec des femmes plus jeunes.

Le suicidé prévoyant, ayant souscrit à une assurance vie, pourra profiter de son suicide pour offrir un beau cabriolet à son meilleur ami (ce qui chassera peut-être un temps ses pensées suicidaires, d’ailleurs).

Partant du principe que l’on perd tous les gens qui ne nous perdent pas, le suicide évite bien des chagrins.

Il vaut mieux encore réussir un suicide que rater sa vie.

Le suicide est le meurtre parfait : on a le coupable, l’arme du crime, l’armada de preuves – mais le mort s’est fait la malle !

Le suicide n’est pas forcément un jugement catégorique sur la vie, on peut avoir trop aimé la vie et se suicider pile au moment où elle semble décliner. On peut se suicider par trop grand respect pour son passé.

Un suicidé en sait plus sur Dieu que toute la Théologie.

« Donner sa vie en réémission de tous les péchés », factuellement, Jésus Christ est un suicide.

En cas de grosse fâcherie, on pardonne toujours plus facilement aux morts qu’aux vivants. Encore plus rapidement aux suicidés.

Le suicide, c’est un peu comme le grand huit à la foire. La première année on a adoré, la seconde on le refait ; on se dit tout de même que se serait redondant d’y retourner une troisième fois.

Si philosopher c’est apprendre à mourir, se suicider c’est savoir mourir.

Comme pour une partie de pêche, il y a tout un préliminaire délicieux au suicide : la chantage affectif, les prises en grosses doses de tranquillisants et d’alcool, les ardoises faramineuses qu’on sait qu’on va laisser à Didier du PMU, le montage de la ligne…

Le suicide, enfin – faut-il le rappeler ? –, est encore la méthode la plus simple pour se débarrasser d’un coup de tous ses soucis, comme de tout ce que l’humanité comporte de mesquin, de médiocre.


Claude Marion, auteur du roman électrique « En Marge !« 

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